Successeur de The Sssound of Mmmusic et de Portrait Robot, Chéri B.B. constitue à la fois la parfaite synthèse et le sommet du génie de M. Tricatel (le label d'AS Dragon, April March, Valérie Lemercier, Michel Houellebecq, High Llamas, Shades...): on y retrouve cette voix maladroite et touchante, cet humour de dandy et ces mélodies intemporelles. Dans la préface du livret, Mike Always écrit d'ailleurs que "Bertrand is now at his artistic peak". Mais il y est aussi question du manque de reconnaissance de son travail; c'est là que le bât blesse. Comment se fait-il que ses disques et ceux du label en général, pourtant classieux (ces pop songs parfaitement accidulées, ces arrangements formidablement luxuriants!), n'aient jamais rencontré le grand public, voire vos oreilles...? Burgalat a " quelque chose à dire " avec cet album et vous feriez mieux de l'écouter à n'importe quelle " balise pour centre d'écoute ", " this summer night " (de préférence avec Robert Wyatt) ou à " Taverny ".
OLIVIER RIGOUT: Bonjour Bertrand, j'ai vu que tu avais quasiment tout fait tout seul sur ce nouveau disque: écriture, instruments, prises, mix et tu sors ça en digital dans un premier temps. Une forme de retour à l'artisanal en réaction à la crise du disque?
Bertrand Burgalat: Pour ce qui est de l'enregistrement ça a toujours été le cas, j'ai toujours fait des albums avec des moyens 8 à 10 fois plus bas que des productions indé équivalentes et avec un budget marketing proche du néant. Donc ça implique de jouer soi-même un maximum d'instruments etc. Mais il y a longtemps que je trouvais qu'on restait assez conventionnels dans la façon de sortir les disques et que ça ne nous avait servi à rien. Quand on est comme moi assez maladroit côté commercialisation il y a toujours des donneurs de leçons qui expliquent qu'on ne peut pas s'en sortir si on ne fait pas çi ou ça, si le clip n'est pas fait de telle façon etc. En fin de compte ces concessions ne nous ont servi à rien donc on essaye de rester fidèles à ce que doit être le label, une structure d'autoproduction qui sort des disques qui demandent parfois un petit effort pour être trouvés, effort finalement pas si important comparé à ceux qu'on déploie pour le faire.
Ton nouvel album s'appelle "Chéri B.B.", c'est un moyen de conjurer le sort ou tu aurais pu l'appeler "Maudit B.B."?
C'est toujours pareil quand un disque est terminé et va sortir, je suis heureux de l'avoir fait et en même temps je suis découragé d'avance à l'idée que le plus compliqué est à venir. Je ne me sens pas du tout maudit, souvent les gens me jettent à la figure mon manque de succès, comme si ça leur posait des problèmes et pas à moi; j'ai beau avoir un côté râleur je trouve que j'ai beaucoup de chance de faire de la musique, c'est à dire ce que j'ai toujours rêvé de faire; ce qu'il y a de plus difficile ce n'est pas de ne pas cartonner c'est de devoir me battre pour financer mes disques et pour les sortir. Ca n'est pas très excitant de se rendre compte que chaque fois que tu veux t'exprimer il faut cracher, que tu dois tout payer de ta poche et ensuite chercher des commandes pourries pour trouver le fric.
Sur le disque on retrouve Wyatt de Soft Machine (sa femme avait écrit des textes pour Portrait Robot), Hervé Bouetard (As Dragon) et April March. As-t toujours cette vision de club, de famille Tricatel?
Sur mes albums il y a surtout des amateurs et je n'ai jamais cherché à faire un de ces disques où on étale son carnet d'adresses, ce ne sont pas des featurings, les collaborations sur mes disques ce sont surtout de vieux amis, ça va du professeur de Portugais au copain qui a tourné Syd Barrett.
Si tu pouvais revenir en arrière, que changerais-tu en Tricatel?
J'aurais fait quelque chose d'encore plus autarcique, je n'aurais pas vendu les disques dans des magasins qui n'en voulaient pas, je n'aurais fait aucun envoi promo, bref j'aurais fait mes petits pâtés dans mon coin.
Tu as écris des chansons pour Christophe Willem (gagnant de l'émission La Nouvelle Star). Ca fait un pied de nez aux détracteurs qui disent que Burgalat c'est du kitsch pour branchouilles? Ca te rassure de voir que ton travail peut plaire à des gens qui à priori n'achètent pas du Tricatel?
Oui, c'est agréable de savoir qu'on ne porte pas complètement la poisse; pour le reste, j'ai fait suffisamment de trucs qui foirent pour être conscient que je ne suis pas pour grand chose dans le succès de ce disque; c'est la personnalité de Christophe qui a fait la différence; et aussi des morceaux plus rassurants que les miens comme ceux de Zazie.
En ce qui me concerne, "Ma rencontre", "Another year gone by" ou "Nous étions heureux" sont faits pour être des tubes. Qui verrais-tu pour les chanter?
C'est une question très intéressante que je ne me pose jamais, peut être parce que je n'ai pas su intéresser certaines voix comme Françoise Hardy. L'idéal ce serait des gens très éloignés de ce que je fais, disons Blossom Dearie pour Ma Rencontre, Bowie pour Another Year Gone By, et Annie pour Nous étions heureux.
Quand tu chantes "Nous étions heureux mais nous n' le savions pas", ça fait référence à l'innocence de l'enfance, du débutant ou bien c'est un aveu : tu es triste et conscient de l'être à l'heure actuelle?
Je suis plus dans le deuxième cas : pas du tout dans une nostalgie de l'enfance mais dans l'incapacité de profiter de certaines choses au moment où elles se passent.
Pour te réconforter, quel est le meilleur compliment qu'on pourrait te faire?
Avec moi ça ne sert à rien d'être encourageant, j'ai plus de sang- froid face aux difficultés que quand tout se présente bien.
Dernièrement tu t'es entouré de jeunes, Les Shades et Allegra. Une façon de renouveler le label?
On en apprend plus en fréquentant des gens plus jeunes ou plus âgés que des gens de son âge, dans mon cas les gens qui ont mon âge ont été bousillés par Mercury Rev, Radiohead et tous ces trucs tristounets pour buveurs de mojitos. Certains adolescents d'aujourd'hui ont un niveau technique assez exceptionnel et une curiosité musicale exacerbée par internet, c'est très agréable. J'ai eu la chance d'avoir 18 ans au moment du Rose Bonbon donc je sais ce que c'est qu'un mauvais groupe de rock, les Shades sont exceptionnels et Allegra tout aussi atypique.
Qu'as-tu écouté et aimé dernièrement?
La production du single de Fergie, Fergalicious, m'avait bien bluffé. A part ça je ne décolle pas du dernier album des High Llamas ainsi que de Fallen Snow et Walking on Air sur le nouvel album de Louis Philippe.
Que peut-on te souhaiter pour le futur?
J'aimerais continuer à garder un peu d'appétit pour la musique, c'est quelque chose dont j'attends tellement que je me dis régulièrement qu'il vaudrait mieux que j'arrête plutôt que de continuer à me casser le cul pour me faire défoncer par les Inrocks. J'en ai marre de devoir me battre pour sortir des trucs, on n'a jamais fait un album sur le label qui se passe bien, qui ne soit pas une galère à sortir; parfois on me dit "pourquoi vous ne faites pas un autre disque avec April March?" mais ce n'est pas facile de se remettre à enregistrer quand on a fait tant de trucs qui se sont ramassés; j'ai mis cinq ans à sortir l'album de Count Indigo, résultat on n'a même pas eu une chronique, seul Nova a passé Trinity. J'ai participé à beaucoup de disques donc à la fin ça fait une espèce d'effet de masse, on a l'impression qu'il y a tout le temps des papiers sur ce que je fais, en tout cas il n'y a jamais beaucoup de chroniques, et en même temps je me sens extrèmement redevable envers toutes les personnes qui m'ont aidé.
Une plamade pour finir, qu'est ce tu que prefererais entre:
-écrire maintenant un hit international puis être obligé de te retirer et ne plus jamais rien sortir (à la Born to Be Alive)
-ou sortir pendant 30 ans des disques qui ne se vendent pas puis être soudainement à la fin de ta vie l'objet d'un culte (être samplé, faire un concert sur la muraille de Chine, t-shirt à ton effigie) et profiter d'enormes royalties pour 5 ans avant de mourir.
Le pire c'est la deuxième proposition: être reconnu par les suiveurs qui t'ont snobé, c'est vraiment déprimant; quand j'entends les mêmes tocards qui ont dématé April March, frétiller maintenant que Tarantino lui a rendu justice, je me dis qu'il faut essayer de prendre tout ça avec détachement (ce que je n'ai toujours pas réussi à faire...).
Chéri B.B (Tricatel 2007)